Lever le camp vers un autre camp. Parcourir ces petits villages clairsemés dans la brousse, sauter de baobabs en baobabs, accrochés aux sourires, aux rires des femmes, qui savent si bien envouter avec leur beauté sauvage. Deux jours de bonheur intense et mes pas derrière moi...
Nous arrivons sur le campement où l'on nous attend pour le déjeuner. Un groupe de toubabs est attablé autour d'un festin. Des fruits, un immense couscous à la viande, un repas de roi comparé à ce que les africains mangent dans leur quotidien. La viande est un met cher, une sorte de lingot d'or pour lequel on économise toute l'année. Les moutons qui circulent sur les toits des bus, se vendent à prix d'or, leurs têtes font l'objet d'une spéculation qui va permettre à un éleveur de faire vivre sa famille et d'autres, car en Afrique, tout le monde est la famille. Lorsqu'on a un petit quelque chose on finit par le partager avec les autres. Rien n'est plus socialiste que le système africain où le dépouillement et la circulation des biens est un fait!
Ibrahim veut acheter un mouton à ramener pour sa fête. Il veut l'acheter avec l'argent que je lui ai donné, mais en faisant un calcul rapide, il a en poche moins de 40000 CFA maintenant, et un mouton coûte 30000 CFA, ce qui va compliquer les choses et dans ma grande mansuétude, je n'ai pas prévu de financer le mouton de la fête. Je ne peine à le reconnaître, je suis réellement insensible à la fête du mouton, surtout parce que je pense à la bête qui va être sacrifiée, et que le festin qui en découlera ne saurait me réjouir.
Ibrabim et moi sommes assis face à face. Je suis épuisée ce qui me coupe l'appétit. Des fruits m'auraient suffit à combler le petit creux qui s'est installé, mais ceux que les toubabs dévorent goulument et de façon indécente viennent de Mopti. Une jeune femme dodue, rougie comme un homard par le soleil, souille l'atmosphère de son air suffisant. Elle porte des chaussures de marche à scratch, comme le monde entier en porte... et laisse ses cuisses luisantes couleur tomate se répandre à la façon d'un plasma qui entache le paysage.
Deux hommes, les seuls de la tablée, se délectent de leur repas princier en se massant la panse , renvoyant des éructations de contentement autour de la table. Leur grossièreté est une insulte aux mulsulmans qui ont pour habitude d'éructer après le repas pour signifier à leurs hôtes qu'ils sont repus. Ici, tout ressemble à du blasphème. Avec leurs gargarismes de blancs, on assiste au ridicule du mimétisme, doublé de leur inculture.
Un rot, un rire gras...
Spectacle affligeant. Ibrahim et moi silencieux, nos regards de désolation se croisent, la communication est limpide sans les mots...
- « Tu ne manges pas Papaya»
- « Non, mais mange toi! »
- « Si tu ne manges pas, je ne mange pas ».
Le sable cingle sur mon visage, je remonte mon drap de soie jusqu'au nez et tourne le dos à l'ouverture pour me protéger de la tempête. Ibrahim dort non loin de moi recouvert des pieds à la tête, emmitouflé dans son drap blanc comme un linceul. Les premiers rayons viennent caresser doucement le banco pour réveiller sa couleur ocre et répandre sa chaleur.
Je m'assieds, me frotte la tête que je faufile par l'interstice du toit pour voir le monde vivre et battre dans les racines de la terre. Sous mes doigts, je sens les nœuds de mes cheveux décrire les fils d'une pelote dénouée. Je prends mon appareil et me photographie. Sourire... Je ressemble à une tigresse frottée à la paille de fer, mes cheveux hérissés forment une coiffe Dogon presque rigide et amidonnée.
Comme tous les matins, je serai la première à émerger, la première à me diriger vers la toilette pour débarbouiller la nuit qui court sur ma peau encore mordue de sommeil. Les animaux errent dans le campement, une odeur se dégage déjà de la cuisine. Ibrahim s'étire comme un chat et range ses affaires. Le petit déjeuner, un rappel de la veille au soir, vient d'être servi. Galette de mil frite.... En version sucrée, le compactage est moins difficile à supporter.
Dans l'embrasure de la porte, la silhouette d'un homme se profile et prolonge la lumière qui l'accompagne, son corps voyage sur le rai, il émet des sons pour dire bonjour. Sa tenue indigo ressemble à une robe de prêtre et accentue l'image mystique qui se dégage de cette apparition surréaliste. Il est beau cet homme, ce vieux matinal dont la musicalité est aussi pur que le paysage dans lequel il s'inscrit avec élégance.
Je suis heureuse... je n'arrive pas à décrire le bonheur qui m' habite ce matin et le faut-il vraiment?
Nous reprenons la route. Ibrahim marche encore devant moi, il se retourne fréquemment pour me sourire. Ses yeux me renvoient l'éclat de miel que le soleil distille dans l'horizon. Il est tôt et nous nous remettons à marcher avant d'être rattrapés par la morsure du soleil. Ende, dans ce campement, on tisse, on teint. Les pagnes gigotent sur les formes rebondies des femmes, de grands bogolans peints à la main sèchent sur de grands fils tendus au milieu des ruelles exigues.
La communauté de Ende nous accueille sous ses couleurs qui drapent les parois des petites cases. Les rues sont emplies de ses tableaux encore humides de leur naissance. J'ai du bleu plein les yeux, l'indigo couleur des esclaves fait écho à mes racines métisses. Les femmes m'entourent transportant à la hâte leur travail qu'elles déroulent pour espérer me séduire. Les pagnes tous aussi beaux les uns que les autres saturent mon envie. Je lève les yeux vers tous ces visages posés en face de moi comme des suppliques. Un vieux, très frêle, le torse creusé les sillons de la vie, de sa vie qui n'a pas due être facile, me regarde en silence...
J'ai honte d'être là, à décider pour lui, pour les autres alors que tous sont dans le besoin. J'aime cet endroit, ces femmes et leur travail, j'aime ces couleurs, j'aime cette Afrique pourtant, qui lorsqu'elle arrive à me bercer de bonheur, me ramène amèrement à ma différence.
A eux je veux offrir ces couleurs qui pénètrent l'iris et percent jusqu'à l'âme.
Je grimace devant ma spécialité Dogon... Une bière de plus m'aidera à oublier l'âpreté de la sauce, mêlée au croustillant des grains de mil, qui viennent échouer au creux de mes molaires dans un crissement de craies accrochées au tableau noir.Je le regarde, il a l'air d'apprécier cette soirée en tête à tête, la première depuis que l'on se connaît, sans l'ombre d'une âme qui vienne polluer la communication et balancer sur nos ondes de la négativité avec ses velléités mercantiles.
Je me dis que vivre avec un africain c'est vivre avec tous les autres, et ça, je ne sais pas faire...
Une petite brise thermique qui redescend la vallée caresse notre peau et nos visages. Je sens sa douceur tiède courir le long de mes épaules. L'heure est venue de cuisiner Ibrahim, de savoir qui il est vraiment. Est-ce un africain à toubab? Un homme noir? Un guide? J'essaie de me frayer un chemin pour savoir qui se cache derrière cette carrure d'athlète aux traits fins et émaciés.
Dans l'ombre de ses volutes, il
m'explique ses conquêtes. Des grandes, des jeunes, des
vieilles, des petites et son envie de venir en Europe... Bingo me
dis-je! Il cherche une pigeonne suffisamment aveuglée par sa
beauté pour l'aider à s'envoler chez les blancs. Il me
parle aussi de son dégoût pour les femmes qui le
harcèlent, le sollicitent en permanence, asservies à leur dégueuli de désir, repoussantes et incontrôlables.
Elles se traînent,
chattes pour assouvir le fantasme ultime de toute
toubab qui en France ne peut pas commander un homme sur le champ et apaiser son ventre. Ici, elles ont le pouvoir blanc sur ceux
qui attendent, espèrent qu'on les ravisse et qu'on fasse
disparaître cette misère qui les entoure. Celles-ci
n'ont pas droit au chapitre avec Ibrahim. Il choisit lui aussi, il
choisit celles avec qui il partagera autre chose qu'un paysage ocre
et un ciel déchiré par les couleurs du soir.
Il connaît les femmes cependant,
il sait à quel moment les faire plier et je le sais aussi...
Si je n'étais pas aussi résistante, j'aurais déjà
succombé à son charme, au velours le de sa peau qui
roule autour de moi, au regard profond qui respire la chaleur, la
braise, la curiosité, la vie, la passion.
- «Mais avec toutes ces femmes
que tu as connues, tu n'as pas trouvé chaussure à ton
pied? »
- «Non. Je suis difficile, je
tombe rarement amoureux... »
Cette conversation réveille mon corps et bien que je sois sur mes gardes, je me sens très proche... Connectée par ma partie africaine, attirée par ce pouvoir masculin. Je sens sa masculinité comme un écran de protection sur moi et chaque mot qui jaillit s'évapore dans un voile de tendresse, dans des notes de coton. Tout est doux dans son filet de voix, profonde, suave, sortie de son ventre pour venir marteler le mien.
La nuit a revêtu le tapis de sa constellation et nous couvre de sa lumière. Je lui dis que je dormirai sur le toit pour regarder les étoiles. Avant de dormir, je lui demanderai de l'aide pour défaire mes tresses. Ses doigts fins glisseront dans mes cheveux, comme s'il défaisait un tapis de soie. Sa délicatesse et la distance qu'il prendra avec moi me martèlera en dedans, ouvrant peu à peu les portes de ma curiosité féminine. Avec ses gestes simples, ses confidences, il a su faire renaître mon corps et éveiller mon printemps.
- «Bonne nuit»
- «Oui, bonne nuit»
Le soleil est encore haut, mais nous décidons de lever le camp jusqu'à Teli. Reprendre la route avec Ibrahim, mettre ses pas dans mes pas, le regarder bouger, avancer avec ses grandes jambes fines qui se dessinent sur les reflets rouges de la terre. J'ai entouré mon visage avec mon foulard mouillé et le croise sur le nez pour éviter de mordre la poussière. Quelques pas plus loin, des hommes remontent l'eau du puits dans un mouvement parfaitement coordonné. On croirait les voir danser avec les cordes. Ils poussent un cri rauque qui fend l'air comme une plainte d'esclaves. Du rythme dans les gestes, de la puissance dans leur voix, ce ballet de brousse ressemble à une danse tribale Dogon, dépouillée des costumes traditionnels et des masques animistes.
Nous nous asseyons sur la margelle, des enfants nous rejoignent. La carte mémoire de mon appareil est pleine, je la remplace. Les photos défilent, ma famille, toute ma famille se retrouve concentrée en un clin d'œil sur mon appareil. Petite pointe dans mon cœur, j'ai l'impression de les avoir emmenés avec moi et de les voir respirer l'Afrique, de les sentir marcher dans mes pas, foulant la terre ocre et imitant le chant de ces hommes.
Ibrahim a l'air abasourdi de voir tout ce monde sur mon petit écran. Il ne se permet aucuns commentaires, il regarde attentivement et remue la tête pour me signifier qu'il suit mes explications.
Nous reprenons la route, traversons des brèches creusées par la pluie en saison humide. Le campement se dessine sur l'horizon. Un groupe de jeunes toubab occupent la moitié du lieu. Ils sont installés sous l'ombre des tonnelles, discutent, rient, sirotent leur soda. Je pose mon corps à côté de moi, comme si nous vivions une séparation de l'esprit et de la chair. Je suis si étourdie de fatigue que ma vue se trouble.
Les gloussements de la table ne me permettront pas de déconnecter, et il me faudra attendre leur départ et prendre un peu de distance avec Ibrahim pour essayer de trouver le repos. Avant que la nuit tombe, nous irons aspirer le coucher du soleil et poser ses couleurs pourpres et grenat sur nos paupières.
Une douche en plein air, montée avec des systèmes ingénieux, une cuve perchée en hauteur, un tuyau relié à un vrai pommeau de douche, et je me sens revivre un peu, même si la fatigue est là, même si la faim a creusé un abime dans mon estomac, et si la poussière recommence à s'insinuer dans l'interstice de mes orteils dès ma sortie de la douche.
La nuit tombe, profonde, bleue. Des djembés claquent leur écho. Nos hôtes parent le campement de frontales. On dirait des lucioles immobiles, prêtent à bondir lorsqu'on les approche. Je m'enveloppe tout doucement dans la douceur du soir, c'est l'heure de goûter une spécialité Dogon qui restera graver ad-vitam dans mes papilles... Une galette de mil à la crème de baobab... Si ce n'était la faim, j'appellerais la chèvre qui bêle dans l'enclos pour qu'elle connaisse une fois dans sa vie de servitude le plaisir de la chère... A moins qu'elle aussi ne grimace à l'idée d'imprégner son palais d'herbivore, d'une préparation qui tient plus d'un mélange de déjection canine et de lait de yack confit...
Je marche sur cette piste ocre, les yeux ouverts mais la
bouche close. Ibrahim ne dit rien non plus, nous sommes seuls, je mets mes pas
dans les siens et je regarde la carrure de ses épaules larges, décrivant un V
planté dans ses hanches. Il est beau et aucun son ne s'échappe de sa bouche. Tous les deux en silence
dans une brousse quasi déserte, la légère morsure du soleil nous accompagnant. Bientôt midi, nous apercevons Kanikomoré. Un guide qui a dû
être averti par des yeux qui nous épiaient, vient à notre rencontre. Il nous
accueille, prend mon sac à dos que j’avais récupéré depuis que le petit
chasseur nous avait quittés.
Une belle mosquée trône à l’entrée du campement Dogon, construite selon le modèle de
Djenné. Elle lui ressemble étrangement avec ses marches pointées vers le ciel
et ses piliers de soutènement en forme de suppositoires.
Notre nouveau guide nous conduit dans un endroit où se
reposer pendant que le soleil diffuse sa chaleur torride. Il nous offre à
boire. Des lits, des chaises longues éparpillées
semblent nous appeler au repos. Je me pose dans une chaise sans me laisser
prier. J’ai faim, mais je ne veux pas me remplir et ne plus pouvoir avancer sur
les derniers kilomètres, car ce n’est que le deuxième stop, notre arrêt
définitif est prévu à Teli, à 6 km d’ici.
Ibrahim me demande ce que je veux manger : « des bananes ». Notre hôte revient avec une main de petites bananes que je dévorerai en 10mn. Rassasiée, je prends le temps de me plonger dans la quiétude du lieu. Ibrahim est assis non loin de moi, il me regarde. Je sens son regard interrogateur me pénétrer comme l’épée de son désir. Je marche, je ne rechigne pas, je mange peu, je ne parle pas….Il me dit que l’on ira sur la falaise plus tard, lorsque le soleil aura retiré quelques degrés de chaleur.
J’attends le signal, me laisse faire, respire, ferme les yeux, mouille mon foulard que j’entoure autour de ma tête. Je les suis à travers les ruelles étroites bordées de cases en banco. Nous longeons la falaise puis, et nous rapprochons peu à peu des cases qui jadis étaient occupées par les Dogons. Un enchevêtrement de cases, une imbrication de greniers, ceux des femmes, ceux des hommes, à flan d’une falaise striée, surplombée par de petites ruches à l’ouverture étroite.
Les Telem, des pygmées, vivaient dans ces petites habitations d’une hauteur de 80 cm maximum et dont l’orifice est aussi gros qu’un pamplemousse de Tahiti. Petits hommes et petites femmes, à la progéniture minuscule, de grands yeux mangeaient leurs petits visages. Ils se nourrissaient de plantes, de fruits et quittaient leurs nids, suspendus aux lianes qui courraient sur les parois rocheuses. Ils survécurent dans cette vallée jusqu’à l’arrivée des Dogons qui les privèrent de leur cueillette, et migrèrent peu à peu vers des terres plus hospitalières, où la main d’un autre homme n’aura pas ratissé leurs besoins vitaux, les obligeant à toujours partir pour survivre.
Tous les trois adossés à la falaise, l’ombre du surplomb planant sur nous, nous regardons la vie plaisible et lente se dérouler dans le campement, au dessous de nous. Quelques pas plus tard, nous serons de retour dans le village et je m’arrêterai sous l’arbre où de vieux Dogons tissent. Le plus vieux comptera à voix haute et m’apprendra à compter jusqu’à 10. A l’ombre de ce grand arbre avec eux, je sentirai la force des patriarches bienveillants m’entourer, fondue dans cet univers riche et contrasté, je vis et c’est bon.
Nous quittons Djiguibombo pour Kanikomoré à 6 km de là. Le petit chasseur nous accompagnera jusqu’au début de la piste. Il ne marche pas, il court…Je chique de la noix de cola, histoire de ne pas mourir bête et de savoir quel goût ça a, mais aussi dans l’espoir de me donner un coup de fouet. Je n’ai rien dans le ventre depuis le déjeuner de la veille, il est 10h00 du matin et j’entends les borborygmes envahir l’atmosphère paisible.
La route que nous empruntons est plutôt large. De temps en temps, nous croisons un 4X4 de fainéants qui fera le même trajet que nous, version climatisée, confortable, indolore. Je taille la route avec mes deux guides qui s’étonnent de me voir courir à côté d’eux et les dépasser avec audace. Ca, c’est facile, j’ai des chaussures de marche, je ne porte pas mon sac, alors qu’eux sont chargés comme des baudets, et que le chasseur porte de simples tapettes*. Selon eux, je devrais mourir d’ici la fin de la journée. Marcher pour une toubab est difficile, mais marcher vite pour une toubab est insensé !
Arrivés au canyon, nous nous séparons du petit chasseur qui chiquait aussi vite qu’il marchait. Il nous laissera descendre le reste des gorges seuls, et retrouver la piste que nous avions vue serpenter plus haut à travers la brousse. La roche est superposée comme un mille feuilles géant. Les strates de couleurs déclinent presque la palette de la terre des 7 couleurs de l’Océan Indien. Des cascades laissent jaillir leur mince filet d’eau, devant nous, la plaine aride s’étend à perte de vue, fleurie de baobabs plus ou moins gros, plus ou moins grands.
Au bout de leurs lianes se balancent des fruits allongés et duveteux. Des silhouettes surgies de nulle part se dessinent comme des points d’exclamation sur l’horizon. De temps à autre nous croiserons des expéditions improbables en charrettes. Des petits accourent pressés de me demander un cadeau. Leur phrase d’approche ‘Madame, madame, ça va ?’ A moins de deux ans parfois, ils savent comment alpaguer le toubab, j’ai l’impression que c’est presque devenu un basique chez les africains, les mamans devant les former à la « chasse au toubab ».
Leurs grands yeux, leur regard profond et rieur, leurs dents d’une blancheur éclatante feraient presque oublier leurs gros bidous dont le nombril se détache comme une protubérance, un bouton poussoir. Je joue avec eux, mais avec une pointe de tristesse de penser à la malnutrition qu’ils subissent. Je pourrais les décrire comme des enfants baudruches, vous ne me croiriez pas… J’ai eu l’impression que ces enfants portaient la plaie de l’Afrique en leur ventre hypertendu. J’ai eu l’impression que la vie allait s’échapper par l’endroit même où elle était née, leur nombril.
Une petite fille en guenilles portera mon bidon pendant quelques mètres. Elle prend cette mission comme un honneur, celui d’avoir une gaudriole toubabesque à trimbaler. Lorsque je regarderai ses pieds, je verrai de grandes tapettes taille 45, arrivées sûrement par une ONG. Elle marche, elle marche vite, les autres me tiennent la main, me caressent le bras. Je suis émue, mon instinct maternel reprend le dessus.
* Les tapettes bande de rigolos, ce sont les tongs, pas les trucs pour les mouches….
La moto cahote sur la piste bossue et creusée par endroit par les sillons d’une rivière, formée à l’improviste pendant la saison des pluies. Le paysage est désertique, aride. Devant nous, la moto qui transporte Ibrahim forme un épais nuage de poussière soulevé par le mordant des pneus dans la terre sablonneuse. Mon conducteur ralentit un peu pour que nous ne soyons pas engloutis par sa traîne vaporeuse.
Djiguibombo, un petit village traversé par la piste qui se
rend à Ouaga. Un homme court, vient à notre rencontre : ‘vous avez fait bon
voyage ?’ Il sera notre guide et notre laisser passer en échange d’une
poignée de noix de cola. Les Dogons sont accrocs à la noix de cola…Ils la mâchouillent longuement pour en extirper la moindre parcelle de chair amère. Au bout d'un
temps interminable de mastication, une petite pelote de réjection stockée sur les gencives, ira échouer sur le sol. Chiquer la noix de cola est le passe temps favori des Dogons
et pourtant, c’est pas bon… A ce qui paraît, les vertus de ce fruit rond, doux
et légèrement rosé sont multiples, mais la plus reconnue de tous est l’énergie
qu’il procure.
Le petit guide nous conduit à travers le village dont le centre est facilement repérable. Une case à palabres marque la place comme le point stratégique des discussions, des partages, des arrangements, des négociations, des va-et-vient. Ibrahim, le guide et moi allons nous asseoir un moment avec les vieux. Le chef du village dont le regard transperce jusqu’à l’âme, m’observe du coin de l’œil. Moi la petite toubab qui a à peine besoin de se baisser pour entrer dans la case, moi l’étrangère qui joue avec les enfants suivant mes pas, s’accrochant à mon bras, portant mes affaires, moi la femme entourée d’une équipée d’hommes, loin de chez moi, entièrement livrée à la confiance des leurs, je me retrouve dans la situation où je deviens LA curiosité, L’observée.
Je demande au chef si je peux le photographier. Son port altier, ses pupilles dilatées et sa robe lui confèrent une allure royale. J’hésite à faire cette photo qui sera de loin l’une des meilleures prises de mon voyage. Lorsque quelques jours plus tard je la visionnerai sur l’écran d’un pc à Mopti, je comprendrai que le vieux avait tellement de grâce, que quelque fut le soupçon de talent photographique que j'eus possédé, la photo aurait été une réussite. Sa seule présence dégageait une force, qui naturellement, s’imprima dans l’instant. Je ne lui ai rien volé, il m’a donné.
Aujourd’hui c’est le départ en pays Dogon. Je suis la première à quitter le toit et à descendre dans le jardin pour prendre un café. Les suédois sont en train de prendre un petit déjeuner, les deux françaises sont sur les starting- block, elles partent pour Ouaga par les pistes où elles arriveront ce soir. Ibrahim dort encore, il est tôt, environ 6h. Dès le chant du coq, je n’arrive plus à dormir, c’est le cas dans les pays chauds où la vie s’anime de très bonne heure et s’éteint à la tombée de la nuit.
J’ai le temps de préparer mes affaires, de prendre une bonne douche et d'optimiser mon petit sac orange pour partir léger. Le gros sac restera dans une remise de l’hôtel. Mon petit sac bien organisé ne pèse pas plus de 4 kg. Loomaxie, la mascotte confectionnée par les petits doigts de fée de Vanessa me regarde avec des yeux écarquillés qui semblent se demander ce que lui réserve la prochaine aventure.
Ibrahim émerge, il revient au bout de 30mn et m’annonce qu'on attend les motos. J’espère qu’il a bien compris le deal avant de venir à Bandiagara et que les oui en cascades n’étaient pas une façon pour lui de conserver son pigeon au frais. En d’autres termes, je lui ai donné de l’argent et je souhaite qu’il m’entretienne avec mon argent. Renversement de situation ou presque, il doit faire avec cette enveloppe, je paierai seulement les boissons, comme indiqué dans le guide of root people.
8h30, je fulmine…Levée depuis 2h30, les motos ne sont pas là, je remonte sur le toit où le couple de babas-cool plie bagages. La petite corde où séchait leur lessive a disparu :
- « Bien dormi »
- « Super, c’était beau les étoiles »
- « Vous partez ? »
- « Oui, on descend vers Djenné et toi ? »
- « Le pays Dogon avec bellâtre… »
- « J’ai donné… »
- « Le pays Dogon ? »
- « Les guides… »
La fille, une tissée comme moi, m’explique qu’au Burkina, elle a vécu le même scénario: le
guide séducteur, les soirées où l'on arrose tout le monde et
si on a été bien sage, le service est compris, le Graal pour un Africain étant de se
marier avec une toubab, il mettra toute son énergie à conquérir sa proie.
Ma température intérieure avoisine maintenant 40°c de rage, mais je lui laisse une chance de se racheter. Je ne supporte d’ailleurs ni son odeur, celle de ses deux chaussures de marque livarot qu’il dépose tous les soirs, ni sa manie d’écouter de la musique sur son portable, le même morceau de Bob ‘company of soldier’, ni même sa manière de me regarder, bref, savoir qu’il joue un jeu avec moi me rend décidemment irascible.
9h00, les motos sont là, une danoise fraîchement débarquée me demande de l’aide. Elle arrive de Mopti où elle s’est fait avoir, un guide lui a extorqué 30K CFA, elle me demande des conseils mais deux vautours sont déjà à sa table. Je veux l’aider, me risque à lui donner quelques indications mais
les vautours me volent dans les plumes, me parlent de gagne-pain plutôt que de morceau de choix, un autre me conduit à l’extérieur où deux motos chauffent, puis revient pour me demander de réparer le deal qu’ils sont en train de perdre à cause de mon intervention. Ils s’échauffent, ne veulent pas que je vienne en aide à cette toubab. Pour avoir la paix, je lui dis qu’elle n’a pas à s’en faire, qu’ici les gens sont relativement honnêtes et j’essaie de lui glisser un clin d’œil…
Loomaxie et moi, en route pour 7km de pistes jusqu’au premier village Dogon Djiguibombo, on n’y croyait plus.
J’ai passé la soirée à naviguer entre deux tables, la mienne et celle des Suédois qui prennent un copieux dîner. Moi je ne mangerai rien ce soir, la fatigue supplante la faim, et les fourmis engourdissent mes membres au point de paralyser mon appétit. C’est mon pantalon treillis qui va être content que je flotte un peu plus dans son vert camouflage.
Les Suédois m’ont en sympathie, convaincus d’avoir en face d’eux une fille vachement dégourdie qui embobine les maliens les plus filous, ils sont très enthousiastes à l’idée de remonter le Niger en pinasse jusqu’à Tombouctou, la cité des 333 Saints. Il nous faut trouver une pinasse privée et partager les frais avec d’autres toubabs. Nous sommes d’accord pour embarquer ensemble ‘we prefer to travel with nice people’ et partager cette lucarne de voyage.
Je parle à Papa de notre projet, il nous mettra en relation avec un pinassier à notre retour du pays Dogon. Seul bémol, les Suédois partent pour un trek de 2 jours et moi 3, ce qui les oblige à m’attendre à Mopti, ou ce qui implique de réduire mon périple. Comme je n’ai aucune autres indications que celles qu’Ibrahim voudra bien me donner sur la difficulté du parcours, je verrai s’il est possible de réduire le trek à 2 jours une fois lancés sur les pistes. Je marche bien, j’habite les montagnes, c’est pas une petite falaise qui aura raison de ma condition physique.
Le ciel s’éclaire peu à peu, je me sens toute petite après cette journée épuisante, et vais finir ma réduction dans mon duvet, sur le toit. Nous sommes 6 à y dormir, il y a un couple de jeunes babas cool, les françaises, Ibrahim et moi. J’ai installé nos matelas perpendiculairement, et à une distance de sécurité telle, qu’il est absolument clair que ce soir, est un soir où nous dormirons chacun dans nos duvets.
Au dessous, il y a des cases en banco où les foyers meurent petit à petit livrant leurs dernières braises. Des moutons bêlent. Dans quelques jours à peine, ils seront roi d’une fête où ils verseront leur sang et je me réjouis à l’idée de naviguer sur le Niger pour ne pas contempler les sacrifices, du moins, c’est le plan que j’échafaude, et qui j’espère, fonctionnera. Mes paupières sont chargées de sable, je distingue le voile des étoiles filantes dans la nuit marine par un mince filet qu’elles laissent entrouvert.
Engourdie et enroulée douillettement dans mon duvet, je capture sur ma rétine la lumière stellaire et me laisse porter vers la profondeur de la nuit
Kao veut que je conduise le scooteur une fois regagné le goudron. Impossible, je vais nous chavirer, je suis ivre de fatigue, je rêve d’une bière, d’un bon bain, et de m’enrouler dans mon duvet pour aspirer les étoiles. Ibrahim est assis à la même table que nous occupions cet après midi. Il lit l’unique bouquin de sa collection, le récit de René Caillé, aventurier téméraire qui vécut au siècle dernier. Après avoir traversé l’Afrique par le désert, il arriva à Tombouctou où l’Imam le prit en affection.
Lorsqu’il allait prier à la mosquée, il ne partait jamais sans du papier pour écrire ce qu’il y voyait. Les fidèles crurent qu’il était espion et l’obligèrent à quitter la ville brutalement. Il reprit le chemin de l’Europe en se joignant à une caravane. Il connut la faim, la soif, la maladie et mourut de fatigue lorsqu’il regagna la France. Grâce à cette épopée, il laissa derrière lui une trace de la vie nomade, dans une Afrique bien plus hostile que celle d’aujourd’hui, où le toubab représente un danger, comme tout ce qui est étranger fait peur.
Je commande une bière pour que nous la buvions tous les deux. Kao vient faire la conversation. Il pense que j’ai vingt ans, que mon visage lisse et les kilos qui s’envolent sont synonymes de jeunesse et font de moi une égale. Je lui ai promis de lui donner mon âge lorsque je quitterai l’hôtel, car pour l’heure, je n’ai pas envie de débattre sur l’air juvénile que je promène comme un pied-de-nez à mes belles décennies. Pourvu que ça dure !!!
Sur une feuille au format A4, je trace deux colonnes, la première en anglais-français, l'autre en phonétique. J’entreprends de faire deux exemplaires de mon kit shakespearien du commerce pour Ibrahim et Kao. Ils secouent la tête lorsque je leur demande s’ils ont compris et s'ils peuvent lire mes hiéroglyphes. Je m’investis dans cette bonne action qui se perdra aussitôt dans un trou sans fond, comme tous ces intellectuels qui croient que la force de la connaissance sortira les peuples les plus démunis de l'ignorance. Mon regard extérieur est toujours aussi impitoyable lorsqu'il s'agit de mon auto-critique, et sans me comparer aux colons qui jadis avaient l'ambition de remettre à niveau des pauvres gens qui devaient assurer leur survie, je me trouve ridicule dans ma petite entreprise de transfert de connaissances.
A la table voisine un couple de Suédois me regarde avec un petit air amusé. Mes tresses et moi faisons la classe à deux élèves qui n’osent pas sourciller et hochent la tête comme deux élèves modèles. Plus tôt, je leur avais ouvert le champ de la négociation avec le père de Papa qui leur proposa ses services pour une visite du pays Dogon. Papa m’ayant bien reçue (ayant accepté que je dorme autre part que dans sa chambre), j’ai voulu lui renvoyer l’ascenseur en lui permettant de faire affaires, mais avait-il seulement besoin de moi ?
Par flemme de jouer les traductrices, et cousue de doutes sur la culture dogonesque de mon guide, je leur ai fermement déconseillé de se joindre à mon aventure et faire équipe, car comme l’avait souligné Papa à mon arrivée : « Est-ce que tu as vu un pêcheur né dans le pays Dogon ? ».
Oui, a quand la suite de ton voyage si magnifiquement relate ? read more
on Pour Vanessa